En mars 2023, j’avais publié un article intitulé « Plaidoyer pour reformer l’Etat et moderniser l’administration publique ». Je voulais appeler à une prise de conscience collective sur la nécessité de procéder à des réformes longtemps différées et qui, de plus en plus, s’imposaient à l’évidence pour soutenir les nouvelles exigences en matière d’équilibre, de croissance et de développement de notre pays. Une année plus tard, en mars 2024, le Sénégal allait vivre un tournant politique décisif avec l’avènement d’une nouvelle alternance de rupture qui présageait d’une vision révolutionnaire avec tout ce que cela comporte comme bouleversements à tous les niveaux, à commencer par les institutions, les options économiques, sociales et financières.
Mars 2024-Novembre 2025, une année et demie d’exercice du pouvoir par le nouveau régime PASTEF incarné par le duo Diomaye- Sonko. Dix-huit mois, c’est un peu plus que le temps de grâce, c’est sans doute bien peu de temps pour faire un bilan, mais certainement assez pour porter une appréciation sur ce qui aurait pu se faire et qui ne l’a pas été ou pas suffisamment, à ce jour.
Cette troisième alternance est différente des deux premières [2000 et 2012] par la radicalité des combats menés et par les options en matière d’indépendance et de souverainisme. Le slogan « Jub-Jubbal-Jubbanti » est suffisamment porteur d’une nouvelle charge en matière de gouvernance, qui était le talon d’Achille des régimes précédents, pour présager d’une rupture qui appelle une nouvelle architecture institutionnelle et administrative capable de porter les nouvelles attentes, notamment au niveau de la Justice et du service public. Une « révolution » commence toujours par un bouleversement de l’ordre institutionnel établi même si la reddition des comptes y occupe une place importante.
En vérité des réformes institutionnelles et administratives sont attendues depuis plusieurs années notamment à partir de la première alternance [2000/2012] et durant la seconde alternance [2012/2024]. Malheureusement il faut constater que celles-ci ont davantage mis l’accent sur des réalisations visibles en matière d’infrastructures, pour sans doute faire valoir un bilan physique et matériel.
Il faut rappeler qu’à partir de 2014 jusqu’en 2018 notre économie a connu une hausse continue de son taux de croissance qui s’établissait à plus de 6% par an. Nos ressources budgétaires ont également connu durant cette période une hausse continue de 10% en moyenne passant de 4215 milliards en 2020 à 4589 milliards en 2021, à 5002 milliards en 2022 et à 6400 milliards en 2023.
Cependant le dernier rapport de la Cour des Comptes [2019-mars 2024], quoique controversé, est venu bouleverser nos certitudes en établissant que ces chiffres n’étaient pas toujours conformes à la réalité. Le déficit budgétaire projeté à environ 4,9 % en 2024 serait de 12,3 % du PIB et le niveau d’endettement de 99,7% du PIB au lieu de 74% initialement retenu. Ces taux étaient déjà largement supérieurs aux critères de convergence de l’UEMOA fixés respectivement à 3% et à 70 %. L’exécution budgétaire à fin août 2024 a révélé un manque à gagner significatif en termes de recettes alors que les dépenses sont restées globalement conformes aux prévisions établies en début d’année. Le déficit budgétaire s’est creusé davantage et les autorités ont eu recours à des emprunts commerciaux externes plus couteux à court terme. Les récentes constatations faites avec le FMI, suite à l’audit du Cabinet Mazars, établiraient le déficit à plus 14% et la dette autour de 132% du PIB. Cela voudrait dire, en effet que la marge budgétaire serait désormais inexistante et que le pays devrait consacrer beaucoup de ressources pour payer le service de la dette. Les projections révèlent que le service de la dette mobilisera 5490 milliards de francs CFA en 2026, 4410 milliards en 2027 et 4970 milliards en 2028, soit une augmentation substantielle moyenne annuelle d’environ 5000 milliards sur trois exercices budgétaires. Dans ces conditions, les choix, parfois difficiles, opérés dans le Plan de Redressement Economique et Social (PRES), en matière de recettes et de dépenses apparaissent largement en deçà des attentes. La réduction des dépenses, notamment devra être plus conséquente et revêtir une signification à la fois économique et politique par une baisse drastique des charges de fonctionnement, la suppression des agences et la rationalisation de l’administration, la réduction des fonds spéciaux et des salaires, par une approche ciblée. Les montants du déficit public et de la dette exercent une tyrannie certaine dans le contexte actuel mais il reste que, contrairement à ce que pourraient penser certains, les réformes qui s’imposent au plan économique et financier, devront être menées concurremment avec celles attendues depuis bien longtemps au niveau des institutions.
Cependant depuis un an et demi c’est l’expectative qui semble nous gouverner. La direction à prendre et le cap à entreprendre ne semblent pas suffisamment précisés pour mobiliser un engagement fort et soutenir les exigences du moment. Tout se passe comme si le Sénégal est subitement confronté à un déficit de compétences et de perspicacité pour nous sortir des sentiers battus et envisager courageusement les solutions idoines. Nous avons assurément besoin de procéder à un meilleur alignement de nos compétences nationales et de restaurer nos capacités économiques et financières sous la conduite d’un Etat stratège.
- Reformer l’Etat et renforcer les institutions
Le Sénégal a toujours disposé d’atouts non négligeables permettant un niveau d’imagination, d’intelligence et de perspicacité pour que toutes les opportunités soient saisies et que chaque impact soit optimisé dans l’Etat et au sein de l’administration, au service de la performance, de la croissance et du développement.
La force de nos Institutions, la qualité de notre architecture administrative et des hommes et femmes qui l’animent, les libertés individuelles et collectives et le renforcement de la place de l’opinion publique sont les signes distinctifs de notre gouvernance.
C’est pourquoi la réforme des institutions est, dans ce cadre, devenue une impérieuse nécessité.
Le Sénégal, dans ce cadre, ne peut pas, aujourd’hui, faire l’économie d’un dialogue institutionnel autour de questions qui nous interpellent et pour lesquelles même si les solutions semblent évidentes et à portée de main, méritent d’être investies dans des cadres de dialogue appropriés pour en faciliter l’appropriation et surtout l’acceptation, et en faciliter la bonne exécution. Au plan du dispositif institutionnel, les travaux de la commission nationale de la réforme des institutions (CNRI) sont encore d’actualité.
Le Président de la République, on se le rappelle, avait déjà en 2012 chargé le doyen Moctar Mbow « d’organiser une large concertation nationale sur les reformes à mettre en œuvre à court, moyen et long terme, pour doter le pays d’une armature institutionnelle moderne, à la mesure de son ambition de devenir et de rester une grande nation de démocratie ».
Le Président de la République, indiquait en outre qu’il fallait, en tirant parti de l’expérience des « assises nationales », veiller à ce que « la concertation soit large, participative, inclusive, démocratique et ouverte à tous les segments de notre société : acteurs politiques de la majorité comme de l’opposition, société civile, secteur privé, Etat, collectivités locales et ordres religieux, etc. » et s’inspirer fortement des conclusions des « assises nationales » et, en particulier de la Charte de gouvernance démocratique.
Le décret n* 2013-730 du 28 mai 2013 réaffirme en outre en son article 2 le caractère inclusif et participatif que la concertation devrait revêtir et charge la CNRI de « formuler toutes propositions visant à améliorer le fonctionnement des institutions, à consolider la démocratie, à approfondir l’Etat de droit et à moderniser le régime politique ».
Malheureusement, le régime issu de la première alternance n’était pas partie prenante des Assises (2007/2009). Le régime sortant issu de la seconde alternance n’a pas manifesté de manière conséquente, ses bonnes dispositions à endosser les conclusions et recommandations de la CNRI. Le régime actuel de la troisième alternance, gagnerait, pour leur bilan et pour la consolidation de l’Etat de droit et de la démocratie dans le pays, à matérialiser leur engagement pour avoir souscrit à la Charte de gouvernance démocratique, surtout que « le peuple des Assises » a, pour l’essentiel, fait corps avec le Projet de rupture, de PASTEF.
Les différentes problématiques à reconsidérer, de nature à renforcer l’Etat de droit et nos institutions sont connues et sont les suivantes :
- La séparation et l’équilibre des Pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire ;
- La promotion d’une justice indépendante et impartiale ;
- La protection des droits humains et des libertés publiques ;
- L’approfondissement de la démocratie représentative et participative ;
- Le renforcement de la décentralisation et de la déconcentration ;
- La protection et la promotion des valeurs positives de notre société ;
- La promotion de la bonne gouvernance, de la transparence et de l’éthique dans la gestion des affaires publiques ainsi que la culture et l’imputabilité ;
- La stabilité institutionnelle ;
- La régulation du champ politique ;
- La restauration de la crédibilité et de l’autorité de l’administration publique.
Aujourd’hui le débat autour du rôle et des attributions du Premier ministre devient récurrent. Jusqu’à une période récente, c’est l’hyper présidentialisme de notre régime politique qui faisait l’objet de débat et était la cible privilégiée des réformes institutionnelles. La suppression brutale et inattendue du poste de Premier ministre par Macky Sall en 2019, du fait de son caractère « facultatif », contraste avec les pouvoirs exorbitants du Premier ministre Ousmane Sonko. Nous assistons là à des expressions extrêmes de dysfonctionnements qui ne devraient pas exister avec des institutions solidement ancrées dans un environnement stable. Les problèmes liés à l’équilibre des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires ainsi que les vissicitudes actuelles de la presse se présentent aujourd’hui avec la même acuité et méritent d’être repensés.
Diverses problématiques continuent d’agiter notre landernau depuis des années sans qu’un consensus fort ne soit vraiment trouvé. Des questions émergentes sont apparues, comme les enjeux sur les ressources minérales, le gaz et le pétrole ou la question de la territorialisation des politiques publiques et méritent un traitement consensuel. Même si le temps a, pour beaucoup, fait son œuvre, les autorités politiques actuelles tardent à considérer l’importance stratégique qu’il y’a à prendre en charge le besoin d’établir un dialogue inclusif autour des institutions et de la réforme de l’Etat.
Il faut prendre acte du fait que les « Assises de la justice » ont balisé le terrain et une trentaine de recommandations ont été proposées allant dans le sens de renforcer l’institution judiciaire au Sénégal. En vérité plusieurs occasions, cette dernière décennie, ont permis une réflexion significative sur la réforme de la justice. La finalisation des travaux devrait être confiée à une équipe de 2 à 3 magistrats, reconnus pour leurs compétences, afin d’introduire les aspects liés à « l’empêchement » du Président, la révocation des ministres et certains hauts responsables. La responsabilité du Président et des membres du Gouvernement doit pouvoir être établie et suivie d’effets, sans aucun refuge derrière la Haute Cour de Justice ou la notion de haute trahison. Certaines décisions ou choix en matière d’investissement qui conduisent à des naufrages budgétaires et à un étouffement par la dette appellent une reddition, sans appel, des comptes et sans attendre la fin du mandat présidentiel. Les contraintes liées à l’indépendance des Magistrats et à la bonne distribution du service public de la Justice sont connues des acteurs de la Justice. Notre système judiciaire possède, en lui-même, les ressorts qui lui permettent de s’affranchir aujourd’hui des conclaves à répétition pour trouver le chemin qui s’impose. Il suffit de leur faire confiance. Dans la même veine, le moment est certainement venu de prendre sérieusement en main le dossier relatif aux médias. Il faut tenir les « Assises de la Presse » pour disposer enfin d’une stratégie de sortie de crise qui préserve, les intérêts à la fois de l’Etat, des acteurs de la presse et les libertés consacrées. Le Sénégal doit enfin sortir de l’enfermement subi par le pouvoir judiciaire et la presse. C’est une impérieuse nécessité et c’est surtout un problème de volonté politique.
Le Haut Conseil des Collectivités Territoriales (HCCT) ainsi que le Conseil économique, Social et Environnemental (CESE) ont été dissouts par l’adoption des projets de loi n13/2024 portant abrogation des deux (2) lois numéro 2012-28 du 28 décembre 2012 relative au CESE et la loi numéro 2016-24 du 14 juillet 2016 portant organisation et fonctionnement du HCCT.
La dissolution récente du CESE, et du HCCT vient encore une fois, s’il en était besoin, de montrer l’intérêt qu’il y’a à adopter une architecture institutionnelle consensuelle, dans la durée, au-delà des changements de régime. Aucune des trois alternances n’a pu résister à l’envie de modifier l’ossature de nos institutions, comme pour légitimer la marque d’un changement ou d’une promesse électorale. Il faut dire que le CESE et le HCCT ont été, ces dernières années, présentés à tort, uniquement comme les symboles visibles de la gabegie des régimes qui se sont succédés depuis un quart de siècle. Je pense sincèrement que, durant cette même période, nous n’avons pas pris le temps et surtout, nous n’avons pas su construire suffisamment le dialogue national qui s’imposait sur l’opportunité et la viabilité de ces institutions dont la vocation était d’offrir des espaces de dialogue à des segments importants de la société (la société civile, les syndicats, les collectivités locales etc.)
En réalité, ce qui était en cause pour le CESE comme pour le HCCT, c’était plutôt le mode de désignation de leurs membres, l’extrême politisation qui les caractérisait et surtout les statuts qui leurs étaient conférés ainsi que les missions dévolues. Leur opportunité, de mon point de vue, ne fait l’objet d’aucun doute.
Quelle que soit l’appellation retenue à l’avenir (CESE, HCCT, SENAT et autres), il faut mettre un terme à l’instabilité et à l’insécurité institutionnelle en impliquant les forces vives de la Nation. Il est des questions, comme la « vision prospective » (horizon 2050), la nouvelle architecture institutionnelle et territoriale, la Constitution comme d’autres qui engagent durablement la vie de notre Nation, pour lesquelles, aucun régime, même élu avec un « score à la soviétique », ne pourra se prévaloir de suffisamment de légitimité pour prétendre en édicter seul, le contenu et les fondements.
Depuis avril 2024, le déficit de dialogue et de communication entretient des tensions entre l’Etat, les médias et les partenaires sociaux et crée un malaise persistant au sein de l’espace public. De même, l’examen des différentes questions afférentes à la réforme de l’Etat et au renforcement de nos institutions, depuis la constitution de l’Etat de droit jusqu’à la restauration de la crédibilité de l’autorité et des performances de l’administration publique, ne témoigne d’aucune avancée significative alors que dans le livre-programme Diomaye/Sonko, il était clairement dit que les réformes institutionnelles seraient menées dès la première année présidentielle.
Nous avons raté l’occasion, lors du dialogue politique national du 28 mai 2025, de créer les conditions d’un débat fondateur d’un paradigme nouveau pour repenser profondément nos institutions.
II- La modernisation de l’administration et la refondation de la Fonction publique.
Il faut reconnaitre que depuis plus d’une année, certaines initiatives ont été prises dans le sens de réfléchir à une meilleure rationalisation de notre administration et sa modernisation. Le chef de l’Etat a, dans ce cadre initié des réflexions sur la requalification de notre administration et du service public et a beaucoup orienté les esprits vers le recours au numérique et au « New deal technologie ».
Il est vrai que les nouvelles autorités ont très tôt agité des questions relatives à la rationalisation de notre administration dans un ordre qui malheureusement ne tient pas compte des liens qui, forcément appellent une vision d’ensemble des solutions à préconiser. En effet, une nécessaire articulation s’impose autour des questions soulevées comme le système de rémunération et les salaires des agents de l’Etat, le mode de recrutement (appels à candidature : quand et comment), la nomenclature des emplois, le contrôle des effectifs et la masse salariale, la rationalisation des structures et des dépenses publiques.
Le besoin de procéder à la rationalisation de notre administration n’est pas seulement dictée par les difficultés du moment. En fait, comme pour tout organe, l’administration a besoin non seulement de se régénérer à intervalle régulier, (en moyenne tous les dix ans) mais également de bénéficier entre les intervalles d’un dispositif de veille et de contrôle pour valider les intrants (choix politiques) qui souvent impliquent des excroissances et autres imperfections qu’il convient de corriger. Pendant longtemps, à partir des années 1980, le Bureau Organisation et Méthodes (BOM) et la Commission de Rationalisation des Structures et des Emplois Publics (Corasep) ont joué les rôles de « gardiens du temple ». En réalité, à la veille de la première alternance (an 2000), un vaste mouvement de remembrement était envisagé, sous l’égide du Ministère de la modernisation de l’Etat, pour rendre notre administration plus performante et plus adaptée aux exigences du moment. Il est étonnant que les régimes des deux alternances notamment avec les Présidents Wade et Sall n’aient pas cru nécessaire de procéder aux réformes attendues, malgré les dysfonctionnements manifestes ayant entrainé des coûts onéreux.
Il est tout aussi étonnant que les autorités actuelles, confrontées à des contraintes encore plus visibles pour la maitrise des dépenses publiques et l’amélioration des performances du service public, n’aient pas encore envisagé, de fixer un cap pour la rationalisation et la modernisation de notre administration publique. Il s’y ajoute que l’architecture administrative qui a servi de support au Pse du régime sortant ne devrait pas, si la rupture annoncée est avérée, pouvoir offrir les mêmes opportunités ainsi que les mêmes commodités pour une bonne exécution du Projet Pastef. Or donc, depuis plus d’un an, le régime actuel est pour le moins confortablement installé dans le « corset » hérité du régime précédent. Le réalisme commande de changer de paradigme et de mener un audit stratégique et organisationnel de tous les ministères et de la superstructure de l’Etat, pour décider d’une nouvelle architecture de l’administration et de l’Etat compatible avec le Référentiel 2050.
Du point de vue de l’approche et de la méthode, il ne s’agit pas de faire table rase « tabula rasa » de tout, pour reconstruire entièrement, mais de privilégier une méthode itérative d’implantation et de substitution de paradigmes nouveaux en matière de gouvernance (des directions à la place des agences, une Fonction publique d’emplois en lieu et place de la Fonction publique de carrière, moins d’Etat et mieux d’Etat, etc.) qui établissent progressivement un environnement étatique et administratif reformé et modernisé.
Il manque pour l’instant une volonté politique forte pour soutenir une démarche qui pourrait s’articuler autour des six axes stratégiques ci-après :
- Mener des audits stratégiques et organisationnels de tous les ministères, agences et autres entités pour une rationalisation qui garantit un strict retour à l’orthodoxie. L‘agence, dans notre nomenclature administrative est, et devrait rester une exception, de même que la direction générale. Il s’agit d’optimiser le fonctionnement de l’Etat et de l’administration, d’améliorer l’efficacité du fonctionnement des services et de réaliser des économies par une réduction drastique du train de vie de l’Etat. Il ne s’agit pas, aucunement, de fusionner des agences mais de les supprimer toutes et de reconsidérer le moment où, certaines d’entre elles pourraient, à nouveau, réapparaitre exceptionnellement dans notre environnement administratif ;
- Refonder le cadre juridique de la Fonction publique et de l’administration pour passer progressivement à un nouveau droit de la Fonction publique. En effet, la Fonction publique de carrière à atteint ses limites. La Fonction Publique d’emplois est aujourd’hui plus en adéquation avec les exigences du moment de par sa capacité à absorber les talents venus d’horizons divers et pour des durées contractuelles plus flexibles et plus compatibles avec des niveaux de rémunération plus élevés et une masse salariale contenue. La productivité des agents est plus grande de même que les performances et les résultats de l’administration.
- Procéder au dénombrement biométrique des agents de l’Etat par un recensement exhaustif qui assure un contrôle des effectifs plus efficient (revue de toutes les positions administratives statutaires de sortie temporaire et définitive et stricte application des lois et règlements) ; audit des fichiers de la Fonction publique et de la Solde et mise en place d’un dispositif permanent de contrôle et d’ajustement ;
- Redéfinir un système de rémunération plus juste et plus équitable et assurer une meilleure maitrise de la masse salariale par l’élaboration d’une nouvelle grille salariale (simplifiée) avec juste cinq à six lignes de paie sur le bulletin de salaire (la solde globale, les sujétions, les bonifications liées au rendement), afin d’éviter avec la multiplication des éléments variables de la solde, les effets cumulatifs et pervers liés aux glissements catégoriels des avancements au grade et à l’ancienneté ;
- Moderniser la nouvelle architecture administrative et simplifier les procédures et formalités administratives par le recours à tous les moyens et instruments modernes et adaptés (numérisation, digitalisation, informatisation, recours à l’IA etc…). Toute la panoplie du « New Deal Technologique » devrait pouvoir y trouver sa place ;
- Enfin, promouvoir la bonne gouvernance et le dialogue social, pour constamment enraciner l’éthique, la déontologie, le professionnalisme et la responsabilisation ; favoriser l’émergence d’un leadership visionnaire et transformationnel ; encourager la rationalisation des organisations syndicales pour faciliter un partenariat constructif et fécond indispensable à la paix sociale.
La décision récente des autorités de procéder à la fusion et à la suppression de certaines agences participe de cette volonté de rationalisation des dépenses publiques. Cependant les fusions et absorptions peuvent ne pas donner les résultats escomptés. En fait, l’avantage des audits organisationnels menés préalablement consiste à revisiter l’opportunité ou pas de disposer d’une seule agence en considérant son caractère exceptionnel et surtout précaire, le cas échéant. Il faut considérer également que plusieurs directions ont été érigées ces dernières années en directions générales entrainant une multiplication incontrôlée du montant de leur budget.
Les audits stratégiques et organisationnels qui constituent un vaste chantier auraient dû démarrer dès l’installation du nouveau pouvoir et s’étendre environ sur six à douze mois. L’exploitation des résultats au fur et à mesure (définition des nouveaux cadres organiques et de la nomenclature des emplois, suppression et fusion de certaines entités organiques, nouvelles créations, mise en place de nouvelles procédures, automatisation et digitalisation, etc…) aurait pu démarrer dès le premier trimestre de mise en œuvre des opérations selon la méthode itérative et alimenter le bilan, au terme de cette première année, du nouveau régime. En effet, il faut considérer à côté du montant controversé de la dette (99,7% voire 132% du PIB) que les dépenses de transfert (≈ 1816 milliards) et la masse salariale (≈ 1498 milliards) constituent des tendances lourdes pour lever notre contrainte budgétaire.
Ces audits entrepris au plus tôt auraient permis non seulement de rationaliser les dépenses publiques mais surtout de dresser une meilleure nomenclature des emplois publics et également les profils en capacité de piloter les politiques publiques, et conditionner, en conséquence, les nominations aux emplois.
Notre fonction publique doit être également refondée. La nomenclature des emplois ne correspond pas aux différents profils présentés par nos compatriotes qui ont pu bénéficier de formations diverses à travers le monde. La catégorisation des agents à partir des corps qui font la charpente de notre fonction publique, est caractérisée par une certaine rigidité qui correspondait à l’absorption des sortants de nos écoles nationales de formation. C’est le dépérissement progressif de la fonction publique de carrières et l’avènement de la fonction publique d’emplois assis sur la contractualisation en fonction des emplois définis préalablement, qui devrait déterminer le mode de recrutement et la durée du contrat dans le service public. Le mode de recrutement, pour l’essentiel, serait basé sur un appel à concurrence dans le cadre d’un processus compétitif. La rémunération serait établie en fonction du niveau du poste et du profil du candidat. La contractualisation entrainerait progressivement l’extinction de la plupart des corps des fonctionnaires pour arriver à un système où la catégorisation serait faite à partir des niveaux de formation et des compétences, adossée à une grille de rémunération simplifiée, mais plus motivante. La sécurité sociale, la prévoyance retraite (Fnr et Ipres) de même que les assurances retraite et maladies seront repensées globalement pour un meilleur accompagnement durant la période d’activité et après la retraite des agents du service public.
La fonction publique d’emploi permettra d’attirer les meilleurs dans la fonction publique et de restaurer la crédibilité et l’autorité de l’administration publique.
III- La décentralisation, les pôles territoires et la régionalisation.
Le Sénégal a une vieille tradition en matière de planification économique et spatiale. Dès l’indépendance, le Président Mamadou Dia qui croyait en la planification, en la régionalisation et au développement à la base, avait avec l’appui du père Lebret, mis en place les Centres d’expansion rurale polyvalente (Cerp) et défini les contours de sept régions (Cap-Vert, Casamance, Diourbel, Fleuve, Thiès, Sénégal-Oriental, Sine-Saloum) qui avaient la particularité de présenter une grande cohésion géographique, historique, économique et socio-culturelle. Même si les disparités étaient manifestes, chacune des régions avait une vocation et des potentialités à faire valoir pour amorcer un développement endogène.
Le présidentialisme exacerbé qui a été instauré par le Président Léopold S. Senghor à partir de 1963, a anéanti toutes les velléités de promotion d’une décentralisation adossée sur la régionalisation. Au Sénégal, il a existé des Assemblées régionales au début des années 1960 et des Conseils régionaux en 1996.
Entre 1972 et 1984 la décentralisation reposait sur les collectivités locales (communes et communautés rurales) et la déconcentration se situait au niveau de la région, des départements et des arrondissements. Il a fallu attendre les années 1985/1996 avec le Président Abdou Diouf pour donner une nouvelle impulsion aux plans régionaux de développement intégré (Prdi), le Plan National d’Aménagement du Territoire (Pnat) et les schémas d’aménagement du Territoire.
Au niveau national, l’articulation de la planification économique à la planification spatiale s’est traduite par l’existence du Plan d’Orientation pour le Développement Économique et Social (Podes) et du Plan National d’Aménagement du Territoire. Dès 1987, un « nouveau système national de planification » a vu le jour sous l’égide du Conseil supérieur du Plan. Dans la foulée, le Sénégal a lancé une réflexion inclusive sur l’étude « Prospective Sénégal 2015 ».
Le Président Abdou Diouf a annoncé la mise en œuvre de la régionalisation dans son discours à la Nation du 03 avril 1992. Le Sénégal a été, toutefois, confronté dès 1993 à une crise économique sévère qui nous a valu le plan Sakho/Loum et en 1994 la dévaluation du franc CFA. Cette crise a différé la mise en œuvre de la régionalisation qui interviendra en 1996 avec l’érection des dix régions en collectivité locale (décentralisée) disposant de ressources en rapport avec les neufs domaines de compétences transférées.
Les Présidents Abdoulaye Wade et Macky Sall (première et seconde alternance) étaient plutôt orientés résolument vers un Etat centralisé avec les effets pervers d’un hyper présidentialisme difficilement conciliable avec le partage du pouvoir entre le niveau central et les collectivités locales.
Ce bref rappel est pour témoigner des balbutiements de la politique de décentralisation depuis l’indépendance de notre pays entre des choix qui, jusqu’ici, n’ont pas permis de créer de manière satisfaisante et durablement les équilibres entre le pouvoir central et les pouvoirs déconcentrés, voire décentralisés. L’héritage du président Mamadou Dia et la proximité idéologique et doctrinale dont se réclame le Pouvoir actuel amène à penser que l’approche qui est préconisée à partir des « pôles territoires » aura besoin d’un ancrage institutionnel pour le cadrage et le pilotage des programmes de développement. Les acteurs des différents échelons (région, département, arrondissement, communes) livrés à eux-mêmes n’auront pas les moyens conceptuels d’entreprendre, de prendre des initiatives fortes et de promouvoir le développement des différents territoires. La régionalisation aujourd’hui avec les atouts disponibles (disponibilités conséquentes en ressources financières, naturelles et en capital humain) est la voie pour une traduction concrète des actes III et IV de la décentralisation et l’instauration d’une politique de territorialisation équilibrée des politiques publiques. Cependant des discussions inclusives devraient permettre de doter la région d’un statut et de s’accorder sur les huit pôles-territoires et les quatorze régions existantes qui elles-mêmes, se sont substituées aux sept régions initialement consacrées au lendemain de notre indépendance. Le moment semble venu, de clore définitivement le débat autour du nombre de régions, du régionalisme et de la régionalisation au Sénégal. En effet, depuis notre indépendance en 1960 et malgré les nombreuses initiatives pour inverser le cours des déséquilibres notés au niveau de l’équité territoriale, le Sénégal « utile » est circonscrit à l’Ouest de la verticale qui part de Podor au nord à Tanaf au sud. Les tendances lourdes en matière d’aménagement du territoire et de valorisation des potentialités régionales sont telles qu’il faut oser le Gouvernement de la Région et l’avènement des Assemblées (ou Conseils) régionales pour promouvoir une véritable responsabilisation des acteurs locaux. Cette nouvelle approche suggère un changement de paradigme pour une gouvernance partagée entre les acteurs centraux et territoriaux qui convergent vers un objectif commun pour la croissance économique et le développement de la nation.
Il faut passer de la départementalisation actuelle réintroduite par Macky Sall à la régionalisation bien pensée à partir des « pôles territoires ». Le programme Pastef, sous ce rapport présente une approche assez vague et abstraite. Les termes d’un ordonnancement cohérent et plus équitable de notre territoire ne nous apparaissent pas à l’évidence.
Après une année et demie d’exercice du pouvoir, il est sans doute prématuré d’établir un bilan, mais on peut dire, sans risque de se tromper, que la situation économique et financière actuelle est marquée par une certaine morosité. Les réformes financières à mener pour lever la contrainte budgétaire sont importantes et urgentes. Il faut également nous sortir du naufrage de la dette le plus rapidement possible. Cependant les réformes institutionnelles, administratives et territoriales préconisées sont tout aussi importantes et urgentes. Elles devraient intervenir dans des délais raisonnables pour faire face aux défis auxquels notre pays est confronté. Le bilan de l’An 2 du pouvoir Pastef sera très attendu et scruté.
Souleymane Nasser NIANE
Ancien Conseiller au B.O.M
Ancien Directeur de la Fonction publique
Ancien Expert des Nations Unies
Dakar, le 17 novembre 2025
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