Veille jurisprudentielle : note de lecture sous l’arrêt n° 04 du 21 janvier 2026, ASER (A.J.E.) c/ ARCOP, (Inédit). Par Dr Papa Makha DIAO

Dans sa décision n°107/2024/ARCOP/CRD/DEF du 2 octobre 2024, le Comité de Règlement des Différends (CRD) de l’ARCOP (Voir la décision sur ce lien DECISION-107-2024-ARCOP-DEF-DU-02-OCTOBRE-2024.pdf, consulté le 4 février 2026)., saisi par AEE POWER Sénégal dans le cadre du marché public d’électrification rurale des régions de Kaffrine, Saint-Louis, Kédougou, Louga et Tambacounda, a pris acte des préoccupations exprimées par AEE POWER Sénégal et la Banque SANTANDER. Il a également relevé le retard d’ASER dans la transmission des documents requis et, en conséquence, a décidé, à titre conservatoire, de suspendre l’exécution du marché public jusqu’au prononcé de sa décision définitive.

Cette suspension a fait l’objet d’un recours en annulation introduit par l’ASER et l’Agent Judiciaire de l’État (AJE). Par ordonnance n°7 du 21 février 2025 (ASER c/ ARCOP, AEE POWER Sénégal, AEE POWER EPC), la Cour suprême a d’abord rétracté une précédente ordonnance qui avait rejeté la demande de suspension, puis a ordonné elle-même la suspension de l’exécution de la décision du CRD.

Pour comprendre l’affaire, rappelons que ce marché public, d’un montant de plus de 91 milliards FCFA, visait l’électrification de près d’un millier de localités. AEE POWER EPC et l’ASER avaient confié à AEE POWER Sénégal le mandat d’acquérir les poteaux électriques nécessaires. Des différends sont apparus lors de l’exécution du contrat, conduisant AEE POWER EPC à notifier sa volonté de résilier l’accord. Face à cette situation, AEE POWER Sénégal a saisi le CRD de l’ARCOP, qui a d’abord suspendu la résiliation, puis l’exécution du marché, dans l’attente d’une décision sur le fond.

Avant d’aborder le fond, la Cour suprême a examiné la recevabilité des interventions et des recours. L’ASER contestait la recevabilité de l’intervention volontaire de la société AEE POWER Sénégal, tandis que cette dernière estimait que l’ASER devait agir par son Directeur général et non par l’Agent Judiciaire de l’État. La Cour a tranché sans ambiguïté : les deux démarches sont recevables.

La question centrale à laquelle la Cour se devait répondre était alors de savoir si le CRD de l’ARCOP était compétent pour arbitrer un litige portant sur la résiliation d’un contrat de sous-traitance entre deux sociétés privées. La Haute juridiction a répondu par la négative, rappelant que la compétence du CRD/ARCOP se limite à la phase de passation des marchés publics, et que les litiges d’exécution relèvent du juge de droit commun.

Cette position s’inscrit dans la continuité de la jurisprudence, comme en témoigne la décision n°138/2024/ARCOP/CRD/DEF du 24 décembre 2024, où le régulateur précise qu’il n’intervient dans les différends relatifs à l’exécution d’un marché public qu’en tant que conciliateur, sans pouvoir trancher le fond du litige. En cas d’échec de la conciliation, il appartient aux juridictions compétentes de statuer (Voir ici la décision DECISION-N°138-2024-du-24-ARCOP-CRD-DEF-du-24-DEC-2024.pdf, consulté le 4 février 2026).  

L’arrêt ASER/ARCOP/AEE POWER Sénégal confirme ainsi la ligne jurisprudentielle qui distingue clairement le recours pour excès de pouvoir, limité aux actes détachables des contrats administratifs, du contentieux de l’exécution des contrats administratifs, dévolu aux Tribunaux de Grande instance. Cette distinction avait déjà été posée dans des affaires antérieures, telles que l’arrêt du Conseil d’État du 29 juin 1997 (Société SUD COMMUNICATION c/ État du Sénégal) ou l’ordonnance n°13 du 2 juillet 2020 (Société DELGAS ASSAINISSEMENT c/ DCMP et autres).

En décidant que l’ARCOP a outrepassé ses compétences, la Cour rappelle que l’encadrement juridique de la compétence des personnes publiques révèle que, loin d’être négligée, bénéficie dans la sphère contractuelle d’une protection substantiellement vigoureuse qui cumule contrainte procédurale et sanction contentieuse.

Par Dr Papa Makha DIAO
Chercheur en droit de la commande publique

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L’Etat sénégalais à l’épreuve de la gestion active de la dette publique : l’usage des TRS (Total Return Swaps) peut-il être assimilé à de la « dette cachée » ? Par Mor THIAM

L’article du Financial Times publié le 23 mars 2026 constitue le point de départ de la controverse. Le journal rapporte que le Sénégal a discrètement emprunté environ 650 millions d'euros via des TRS auprès de l’Africa Finance Corporation (AFC) et de la First Abu...

LES DÉRIVES FINANCIÈRES DE L’ÉTAT AU SÉNÉGAL (2019-2024)Lecture juridique du rapport d’audit de février 2025 de la Cour des comptes : diagnostic d’un système financier parallèle.

Résumé À partir du rapport de février 2025 de la Cour des comptes sur la gestion des finances publiques du Sénégal pour la période du 1er janvier 2019 au 31 mars 2024, la présente étude propose une lecture d’ensemble des principales dérives relevées dans l’exécution...

Appel à contribution pour un ouvrage collectif

Appel à contribution pour un ouvrage collectif   Sous la direction de M. ALLAH-ADOUMBEYE DJIMADOUMNGAR                           ...

LE SENEGAL A L’EPREUVE DES NORMES INTERNATIONALES DE PROTECTION DE L’ENFANCE : ENTRE CONFORMITE ET RESISTANCE SOCIALE. Par Moustapha SYLLA

A la suite des engagements internationaux, notamment la ratification des conventions, les Etats sont confrontés à l’internalisation de la volonté du législateur international. A ce niveau, il faut dire que c’est une opération qui n’est pas toujours évidente ou aisée....

Colloque International de Dakar

Colloque International de Dakar Centre d’Études et de Recherches en Commande Publique (CERCP), en partenariat avec l’Autorité de Régulation de la Commande publique (ARCOP) Thème : La commande publique en Afrique : enjeux, défis et perspectives  9-10 avril 2026 à...

Un devoir de vérité sur l’Indépendance de la République du Sénégal. Par Pr Meïssa DIAKHATE

Le 4 avril 1979, Thiès accueillit la fête de l’indépendance du Sénégal. Une volonté exprimée par le Président Léopold Sédar SENGHOR : délocaliser l’évènement à Thiès, avec la participation remarquable du roi d'Espagne comme invité. Oui, nous étions présents, et...

Quand le Jury d’appel de la CAF viole la règlementation de la CAF. Par Alpha Mamadou NABE

La déclaration aux médias du Jury d’appel de la Confédération Africaine de Football (CAF) parue ce mardi 17 mars 2026, presque deux mois après le sacre du Sénégal à l’issue d’un match âprement disputé dans lequel le Sénégal s’est imposé sur la plus petite des marques...

La dissolution de l’Assemblée nationale : argument juridique ou arme politique ? Contribution du Cadre de Réflexions et d’Etudes sur la Démocratie au Sénégal (CREDS)

Le droit de « dissolution », comme du reste la notion de « Gouvernement », est juridiquement inexistant dans certains systèmes démocratiques contemporains, comme le régime présidentiel abouti des Etats-Unis d’Amérique. Tel n’est pas le cas dans les...

La politique a-t-elle mis en danger la réforme et les élections territoriales ? Par Pr Meissa DIAKHATE

Ni surpris par ce qui se passe ! Ni inquiet par ce qui se passera ! La crispation au sein de l’appareil d’Etat est une réalité normale dans une démocratie politique. Chacun des protagonistes est certainement assis sur une profession de foi : être la...