A bove ante, ab asino retro, a stulto undique caveto. Par Cheikh Oumar DIAGNE Maba

A bove ante, ab asino retro, a stulto undique caveto

L’approche kawçarique stimule de nombreuses interrogations sur la déclinaison, l’organisation et la mise en œuvre des politiques publiques dans une optique de pleine satisfaction des sujets/acteurs de la cité. Elle proclame que tout ce dont l’humanité a besoin pour évoluer est disponible en quantité suffisante sous le prisme d’une gestion responsable et solidaire. Mais elle ne dit certainement pas l’échelle de priorisation de l’action collective au sein d’une communauté et les leviers par lesquels les objectifs poursuivis seront atteints.

Dans ce prolongement, nous examinons, dans une lecture triangulaire, les sourates al Qouraych-al Ma’oun-al Kawçar en y analysant la structure commerciale et solidaire autour de la prospérité. Nous réservons à une autre tribune la lecture purement économique des sourates al Ma’idat- ar Rahmane- al Fath dans le paradigme de l’abondance. La table servie fût une spécificité d’Insa rouhoulah(psl) mais c’est une réalité de la haqiqatoul mouhamadiyat[1].

Ce triptyque est d’un symbolisme puissant à l’heure où le commerce international essuie une guerre des droits de douane sans précédent et que la fracture sociale réinterroge l’humanité des habitants de la planète Terre. Comme affirmait Zayass[2] «Ils sont tous terriens et très peu d’entre eux des humains». La reconstitution de l’Eden terrestre ne saurait se faire sans une bonne compréhension de la théorie des cycles marquant toute la création dans le ternaire al Qaariah-az Zalzala-al Qadr évoquant le fracas (externe-conjoncture), la secousse (interne-structure) et la suprématie (système-paradigmatique).

Venons-en d’abord au pilier qouraych qui évoque pour la plupart des lecteurs une tribu de la Mecque à laquelle appartient le prophète Mouhamad (slawaws). Historiquement, le nom dériverait plutôt de taqarouch/qarracha qui renvoie à l’association, au rassemblement et au partage. Cette position est confirmée par Hicham ibn al kalbi et Ibn Hisham, deux éminents historiens de la période préislamique. C’est à la sixième génération de petits-fils de Fihr ibn Malik que ce nom apparaît dans la péninsule sous l’action de Qousay ibn Kilab dans le contrôle de la Kaaba et de l’organisation des tribus autour d’un modèle de gouvernance et de commerce. A notre niveau, qouraychite concernait tous les descendants de Fihr qui acceptèrent d’agréger le spirituel et le temporel à travers un pacte fort de stabilité et de croissance dont voici quelques points:

  • La mise en place d’institutions de concertation, de normalisation et de délibération;
  • L’assistance aux pèlerins et hôtes de la maison sacrée Rifaada & siqaaya[3];
  • L’entretien du territoire sacré et l’économie qui y est afférente;
  • La détermination des charges, normes, conditions et temps des activités autour de la maison;
  • La fiscalisation des activités et l’orientation de ces ressources dans les secteurs sociaux; etc.

La qouraychiya est en réalité une sainte alliance sur fond religieux avec une politique commerciale, fiscale et sociale pour tous ceux qui acceptent de vouer exclusivement le culte au Seigneur de la «demeure». Les objectifs directs de cette alliance d’engagement étaient de régler la sécurité globale à travers deux leviers: l’alimentation et le bien-être. Al khawf traduit à tort par peur, renvoie plus à l’insécurité englobant la défense, la santé, la protection sociale, l’économie, la justice, le maintien de l’ordre, le commerce, etc. Les caravanes d’hiver et d’été avaient placé la cité au cœur des relations régionales avec des franchises décrochées et des préférences obtenues dans les grands centres commerciaux de l’heure. L’alliance est atemporelle et tout groupe décidant d’oeuvrer en Son nom, pour Sa gloire et conformément à Ses commandements trouvera inéluctablement la réussite avec Son soutien. C’est bien au nom de cette alliance que la Kaaba[4] fût sauvée contre l’attaque des gens de l’éléphant. L’expression fal ya’eboudou renvoie à l’action et de manière plus générale à l’énergie (production de travail)en indexant le Seigneur de cette demeure (al bayt ou la construction – sociale, organisationnelle, fonctionnelle, physique – est large de sens). Le verset devient extraordinaire sous cet angle car il présente trois grands enjeux fondamentaux que les États doivent maîtriser à savoir l’énergie, l’alimentation et la monnaie.

Le deuxième pilier s’inscrit dans une politique sociale de redistribution et de construction d’équité dans une société prospère. La sourate al Ma’oun nous en donne un aperçu dans un symbolisme des ustensiles renvoyant aux outils nécessaires à la réalisation des besoins. Disons en bon étymologiste, ce qui aide à régler les choses utiles. Cette sourate est grandement déterminante car elle commence par un verset qui attire notre attention sur celui qui traite de mensonge le dîn qui peut être traduit par «mode de vie» et par extension hors vocalisation au dayn renvoyant à la dette. Cette dette de base constitue la responsabilité d’appartenir à une société et le devoir associé dans la prise en charge des charges sociales et du fardeau communautaire. C’est de cela même qu’il s’agit dans une vision sociale claire axée sur trois volets :

  • Ne point repousser l’orphelin;
  • Encourager à nourrir le pauvre;
  • Ne point négliger les rapports consacrés;

L’orphelin au sens coranique n’est pas seulement celui privé de parents physiquement, mais toute personne mineure privée du soutien nécessaire à son épanouissement minimal tel l’éducation, la santé, la protection, etc. L’expression orphelin vient du grec ancien orphanus/orphos signifiant «privé de» et nous rappelle que dans le paradigme de l’abondance, la communauté est le parent naturel de ceux (mineurs) qui en sont privés aussi bien physiquement que moralement ou socialement.

L’alimentation est une sécurité primordiale qu’incombe à la communauté d’en assurer en permanence tant dans la disponibilité que dans l’accès à fortiori à l’endroit des miskiin (toutes les personnes ne pouvant pas s’en sortir – les vieillards, les réfugiés, les malades, les condamnés – en plus des pauvres). Dans le paradigme de l’abondance, il n’est pas question de réduire la pauvreté mais de l’éradiquer par des outils de création de richesse et de redistribution de la valeur collective créée. Encourager revêt une approche incitative de solidarité entre les institutions communautaires et les démunis mais aussi entre les particuliers de façon directe sans intermédiation par l’approche des cercles[5] d’indépendance/interdépendance au sein de la communauté. En mentionnant Ta’am en lieu et place de It’aam, ce n’est pas les donner à manger mais les assister afin qu’ils puissent avoir accès à une alimentation saine, riche et équilibrée.

Enfin, le ciment des interactions et des liens de dépendances fonctionnelles et fraternelles doit être entretenus en permanence au sein de la communauté afin de faire évoluer son dynamisme et sa scalabilité. La salat, dans ce contexte, renvoie au lien immuable entre tous les partisans de l’alliance; les qouraychites ne doivent pas négliger ce lien métaphysique qui transcende la vie terrestre car étant appelés à être des voisins dans les hauts jardins de l’autre monde.

La sourate al Ma’oun clôture en dénonçant ceux qui empêchent aux personnes nécessiteuses l’accès aux ustensiles (la plus petite forme de générosité) pour leur prise en charge face à leurs besoins tout en condamnant ceux qui sont dans une posture d’aide de façade par ostentation ou par simple bluff. La politique sociale, sous ce rapport, n’est pas laissée à l’appréciation des personnes, ni des organisations étrangères/internationales comme c’est le cas en ce siècle, mais bien à l’institution communautaire. Al Ma’oun est une forte exhortation à l’entraide, la solidarité et le partage.

Voilà en réalité à travers qouraych-ma’oun les conditions du Maître de la demeure pour accorder Son kawçar à la communauté. Il y adosse deux conditions pour sa pérennité: prendre soin de l’infrastructure (fassali lirabik) et se sacrifier dans la garantie des équilibres de la structure (wan’har). Ces sourates ont le mérite de nous rappeler que l’action commerciale se base toujours sur une fiscalité orientée et s’accompagne par équité à une doctrine sociale capable de corriger les disparités engendrées par la fiscalité et le commerce.

Le Coran rappelle que les bienfaits du Seigneur sont infinis et que très peu d’entre nous sont dans la reconnaissance et la gratitude pour ces bienfaits incommensurables. Louange au Seigneur des mondes et que le salut soit sur le sceau des envoyés ainsi que sa sainte descendance et ses nobles compagnons.

Par Cheikh Oumar DIAGNE Maba

Géoécosophe


[1] La réalité mouhamédienne comme un creuset de mystères et de secrets.

[2] Un soufi gnostique ayant vécu au 14e siècle dans l’empire ottoman.

[3] Le devoir de nourrir et de désaltérer les visiteurs de la sainte maison

[4] Édifice construit par des djinns avant la création d’Adam et constituant le plus grand centre énergétique de la planète Terre dans la tradition islamique.

[5] Dans l’organisation islamique, le premier échelon de la programmation de l’entraide et la solidarité reste la mosquée.

2 Commentaires

  1. Hassane EL ARAFI

    Cette réflexion de Shrikh Omar propose une réflexion originale et profondément symbolique sur les fondements coraniques d’une vision éthique, économique et sociale de la gouvernance publique. En mobilisant une lecture dite « kawçarique », l’auteur articule une approche théologico-politique de l’action collective autour des valeurs de solidarité, de justice sociale et de prospérité partagée. Il met en lumière la richesse d’un corpus spirituel souvent perçu comme exclusivement religieux, en montrant comment il peut inspirer des politiques publiques responsables, inclusives et axées sur le bien-être collectif.

    Cependant, il est présumé que malgré la profondeur de cette perspective, l’approche reste relativement ouverte quant aux modalités concrètes de mise en œuvre, notamment en matière de hiérarchisation des priorités ou de structuration opérationnelle des leviers d’action. Ce commentaire suggère ainsi une réconciliation entre le spirituel et le temporel dans l’élaboration des modèles de gouvernance, mais appelle à des approfondissements quant à la transposition de ces principes dans des cadres contemporains et pluralistes.

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  2. SOUKOUM

    Preuve s’il en est que derrière l’écorce du Verbe coranique, il y’a une substance hautement salvatrice ! Les comme moi passent à côté ! Béatement !

    Réponse

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