Analyse du Rapport d’Exécution Budgétaire au Second Trimestre 2025. Par Modou BEYE

« Les chiffres ne mentent pas, mais ils racontent souvent des histoires incomplètes. » Cette citation, bien qu’apocryphe, résume parfaitement le défi de l’analyse budgétaire. Les signaux d’alarme légitimes de l’opposition et de la société civile ne doivent pas nous faire oublier le contexte complexe et les nuances qui se cachent derrière les pourcentages. Pour une analyse juste et complète, il est crucial d’aller au-delà de la lecture linéaire et de contextualiser les chiffres.

1. Lecture froide et diagnostic linéaire

Le rapport d’exécution budgétaire au second trimestre 2025 révèle des faits précis qui, pris à leur valeur nominale, brossent le tableau suivant de la situation financière de l’État :

  • Exécution en deçà de 50% : Les recettes ont atteint 47,7% de l’objectif annuel (2 226,3 milliards FCFA sur 4 668,9 milliards), et les dépenses ont été exécutées à 41,9% (2 814,6 milliards FCFA sur 6 717,7 milliards).
  • Un Déficit croissant : Un déficit budgétaire de 588,3 milliards de FCFA s’est creusé à fin juin, représentant 34,7% de la cible annuelle.
  • Dons en échec : La mobilisation des dons budgétaires est un échec notable avec seulement 8,0% de réalisation (19,3 milliards FCFA encaissés sur 241,6 milliards attendus).
  • Grand écart des dépenses : L’État dépense plus pour son fonctionnement (50,4% d’exécution) que pour ses investissements (seulement 30,1% d’exécution).
  • Dépendance au marché : Pour combler le déficit, le pays s’est tourné vers les marchés financiers, qui représentent 74,6% des ressources de trésorerie, alors que les prêts de développement (prêts-programmes) sont à la traîne (3,5%de réalisation).

2. La finesse des chiffres : au-delà des jugements hâtifs

La lecture en finesse nous pousse à nuancer ces faits, en tenant compte du contexte politique et de la nature même des processus budgétaires.

L’héritage politique : Les chiffres que nous voyons sont le reflet d’une politique budgétaire dont le cadre a été établi par le régime précédent. Bien que le nouveau gouvernement ait mis en place une Loi de Finances Rectificative (LFR), cela ne change pas la donne du jour au lendemain. Le poids de la masse salariale, en hausse de 3,3%, est une contrainte héritée qui ne peut être résolue instantanément. C’est le prix à payer pour l’héritage d’une administration dont la structure et les engagements préexistent à l’arrivée du nouveau régime.

La saisonnalité des recettes au Sénégal : La performance à mi-parcours ne doit pas être surinterprétée. Le taux de recettes de 47,7% est trompeur en raison de la saisonnalité des rentrées fiscales. L’administration fiscale sait que c’est un marathon, pas un sprint. De nombreux impôts importants, comme l’impôt foncier ou l’impôt sur les sociétés (IS), sont perçus en plusieurs acomptes ou ont des dates limites qui s’étirent jusqu’en fin d’année. Le comportement du contribuable, souvent enclin à attendre le dernier moment, ainsi que les régularisations et les efforts concentrés de recouvrement, créent un pic de recettes massif au dernier trimestre. Le rapport n’est donc qu’un arrêt sur image à mi-parcours.

Les investissements, miroirs des procédures : Le faible taux d’exécution des investissements (30,1%) est souvent perçu comme une inefficacité. Mais c’est ignorer le « syndrome de la paperasse ». Les procédures de marchés publics, la recherche de financements, les études techniques et les longs délais administratifs sont des étapes obligatoires qui expliquent la lenteur des décaissements au début de l’année budgétaire. La lenteur n’est donc pas toujours un signe d’inefficacité, mais parfois de la rigueur du processus.

Les investissements, miroirs des priorités politiques : Le faible taux d’exécution des investissements (30,1%) n’est pas seulement un problème de chiffres. Il reflète un arbitrage politique. Un gouvernement peut choisir de revoir ses priorités et de concentrer les ressources sur des secteurs jugés plus urgents (santé, sécurité, éducation, agriculture) et de geler certains projets moins visibles pour préserver l’équilibre budgétaire. Le budget est un document politique, pas seulement comptable.

Le paradoxe de la croissance : Le rapport met en avant une croissance du PIB de 12,1%. Ce chiffre, impressionnant, est « essentiellement porté par l’exploitation des hydrocarbures. » En excluant ce secteur, la croissance réelle est de 3,1%. Ce paradoxe, c’est celui du « pétrole qui ne ruisselle pas encore. » C’est un signal pour le nouveau gouvernement : le défi est de transformer cette nouvelle manne pétrolière en développement inclusif et durable pour tous en diversifiant l’économie pour ne pas qu’elle dépende d’un seul secteur.

Le choix stratégique de l’endettement : Le faible taux de mobilisation des dons budgétaires (8,0%) est probablement liée à une perte de confiance des bailleurs. Face à cela, le nouveau gouvernement a fait un arbitrage stratégique : se tourner massivement vers les emprunts sur les marchés financiers (74,6% des ressources de trésorerie). C’est un choix courageux mais risqué, une « fuite en avant » nécessaire pour le financement immédiat, mais qui renforce la dépendance et peut justifier à l’avenir des mesures d’austérité ou des réformes pour rassurer les marchés.

La capacité d’absorption, le véritable défi de gouvernance : Le chiffre le plus révélateur pour juger de la performance de l’État n’est pas le taux d’exécution global, mais la faible capacité d’absorption des 160 organismes publics (seulement 29,9%). C’est le « talon d’Achille » de l’État : avoir l’argent mais ne pas pouvoir le dépenser. Ce chiffre démontre un problème profond de gouvernance qui justifie la mise en place de réformes structurelles pour améliorer l’efficacité administrative.

En conclusion, les chiffres du rapport sont des indices, pas des jugements. C’est en les contextualisant et en les croisant que l’on passe d’une lecture linéaire à une analyse fine et responsable de la performance de l’État, une étape essentielle pour un débat citoyen constructif.

Par Modou BEYE

Inspecteur du Trésor, Directeur des finances et de la comptabilité de la SAFRU SA

2 Commentaires

  1. Birane Ndiaye

    Toujours un plaisir de vous lire monsieur l’inspecteur

    Réponse
    • Modou beye

      Merci beaucoup mon cher.

      Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

« Le modèle sénégalais de régulation : comment penser la régulation dans un environnement convergent ? ». Par Professeur Abdoulaye SAKHO

« Le modèle sénégalais de régulation : comment penser la régulation dans un environnement convergent ? »Salon International des Médias d'Afrique (SIMA) — 2e édition, Dakar, octobre 2026Thème central : « Bâtir un écosystème médiatique souverain et performant »Dakar, 8...

Qui pour représenter l’Afrique en permanence au Conseil de sécurité de l’ONU et pourquoi ? Par Wardougou Kelley Sakine

INTRODUCTION À l’ouverture du débat général de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, le 22 septembre 2026, António Guterres, dont le mandat en tant que Secrétaire général de l’ONU s’achève le 31 décembre 2026, a une nouvelle fois appelé à une...

LA SAISINE DU CONSEIL CONSTITUTIONNEL PAR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE POUR LE CONTRÔLE DES LOIS ORGANIQUES : REFLEXION SUR UN ASPECT DE LA DECISION N°8/C/2026 DU 07 SEPTEMBRE 2026. Par Elisabeth Ndew DIOUF

INTRODUCTION Par Décision n°8/C/2026 du 07 septembre 2026, le Conseil constitutionnel a répondu à la question de savoir si sa saisine par le Président de la République pour le contrôle des lois organiques est soumise à un délai en ces termes : « (…)...

DU LICENCIEMENT FONDÉ SUR TOUTE FAUTE AU LICENCIEMENT FONDÉ SUR UNE CAUSE RÉELLE, OBJECTIVE ET SUFFISAMMENT GRAVE : Réflexions sur l’arrêt n° 17 du 14 juillet 2026 des Chambres réunies de la Cour suprême. Par Cheikh Abdoul Lahat Fall

Réflexions sur l’arrêt n° 17 du 14 juillet 2026 des Chambres réunies de la Cour suprême Cheikh Abdoul Lahat Fall, Juge au Tribunal du Travail Hors Classe de Dakar « Toute faute constitue un motif légitime de licenciement. » Cette formule, longtemps consacrée par la...

Communication institutionnelle au Sénégal : Quand la production audiovisuelle supplante la communication. Par Diène Ngom

Peut-être par méconnaissance ou par boulimie de visibilité mais le constat est que la plupart des responsables d’institutions publiques recrutent plus de producteurs d’images et de gestionnaires de visibilités que de communicants. Il est important de savoir que...

Le contrôle obligatoire des lois organiques à l’épreuve du délai de saisine : observations critiques sur la décision n° 8/C/2026 du Conseil constitutionnel du Sénégal. Par Nfally CAMARA & Ibrahima DIOUF

La décision n° 8/C/2026 rendue le 7 septembre 2026 par le Conseil constitutionnel du Sénégal présente un intérêt majeur pour la théorie du contrôle de constitutionnalité des lois notamment sur la recevabilité de la saisine du juge. Elle met en tension deux exigences...

Note sur le communiqué du Bureau de l’Assemblée nationale du 28 août 2026

Objet : conformité du décret présidentiel n° 2026-1530 du 24 août 2026 et du courrier du Premier Ministre du 24 août 2026 relatifs à la Déclaration de politique générale (DPG), au regard de la Constitution et de la loi organique n° 2025-11 du 18 août 2025 portant...

À propos de l’amendement gouvernemental n° 1 à la proposition de loi sur les crédits spéciaux : pour une clarification doctrinale de l’expression « dépenses effectuées sur crédits spéciaux ». Par Mamadou Abdoulaye SOW

Note liminaire La présente étude a été rédigée et achevée avant que l’auteur ait pris connaissance de la décision n° 7/C/2026 du Conseil constitutionnel, rendue le 25 août 2026 sur la proposition de loi n° 36/26 relative au régime juridique des crédits spéciaux. Elle...

Le législateur, la politique et la mécanique du droit public financier. À propos du budget et des fonds spéciaux de la Présidence de la République du Sénégal. Par Omar SADIAKHOU

Introduction Le débat sur le contrôle du budget de la Présidence de la République a pris, au Sénégal, une actualité particulière. Une députée de la majorité a récemment évoqué l'idée d'une mission de contrôle du budget présidentiel, dont l'enveloppe est passée de 78,6...

Le Code de la sécurité sociale est voté. Reste à le financer. Par Mayacine MBAYE

L’Assemblée nationale a adopté, le 18 août 2026, le projet de loi n° 16/2026 portant Code de la sécurité sociale. Le texte étend la couverture aux indépendants, aux artisans, aux commerçants, aux transporteurs et aux acteurs de l’économie informelle, crée une pension...