Comment peut-on comprendre le « recrutement » de Professeurs sénégalais en Guinée ? Par Meissa DIAKHATE

En toute chose, il faut nécessairement de la pédagogie. L’art de simplifier des choses complexes est souvent ignoré au Sénégal où la tradition intellectuelle de « compliquer » les choses simples. Bien évidemment, les autorités ministérielles ont assumé leurs responsabilités, en instruisant les Recteurs à tirer au clair, sur les plans légal et réglementaire, les situations des Enseignants-Chercheurs « recrutés » en République de Guinée.

En évitant de forcer le trait sur la confusion entre le statut général de la Fonction publique et le statut spécial régissant les Enseignants-Chercheurs de l’Enseignement supérieur et, en faisant, d’une part, l’économie de l’existence d’un « protocole d’accord de coopération universitaire et scientifique » dûment signé par les Ministres guinéen et sénégalais chargés des Affaires étrangères et, d’autre part, l’appartenance de nos deux pays à des institutions d’intégration communes (CAMES, CEDEAO), je me cantonne, pour le moment, à des constats simples.

Pourquoi autant de bruits ? Il suffit d’examiner la liste des « recrues », qui du reste a « valeur », pour comprendre le sens et l’orientation du bruit. C’est de la naïveté pour l’opinion d’imagier un seul instant que des Professeurs sénégalais ambitionnent de déserter leurs prestigieuses universités pour migrer vers où.

Comment peut-on un instant comprendre qu’un Professeur titulaire des matières aussi éminentes que la physique nucléaire, la mathématique, l’intelligence artificielle, la comptabilité, la climatologie, la statistique, les télécom et réseaux, le droit) puisse penser aussi court que cela ? L’opinion ne devrait pas en être heurtée car, penser autrement, ne serait qu’une image déformée de la réalité d’un programme structuré et encadré dans le temps. D’ailleurs, le procédé est connu au Sénégal où jusqu’à une date récente des Professeurs venus de France enseignaient les mathématiques, la physique et la Chimie dans certains lycées du Sénégal. La comparaison n’est pas parfaite, mais elle est d’être fausse. En tout état de cause, tout système éducatif a besoin de rattrapage (raccourcis académique) pour suivre le rythme actuel de fabrication des savoirs. Certainement, cet élan anime les autorités guinéennes et même devrait en être de même pour nous. A ce jour, nous sommes à des années lumières de certaines connaissances de pointe qui déterminent l’avenir du monde. Dans l’arme nucléaire, l’intelligence artificielle ou l’astronomie, notre maîtrise est encore rudimentaire.

Malgré tout, le bruit souffle, encore en premier lieu, au Sénégal. Pourtant nous sommes loin de battre les records : Bénin (116), Guinée (45), Mali (21), Côte d’Ivoire (21), Mali (21), Burkina Faso (19), Togo (15), Cameroun (14), Tunisie (06), France (03), Niger (03), Tchad (01) tous des Enseignants-Chercheurs. Par ailleurs, figure dans cette liste le nom d’un éminent Professeur titulaire de droit public, deux fois Ministre, Inspecteur des Impôts et Domaines de formation, ancien Directeur général de l’Ecole nationale d’Administration et de la Magistrature (ENAM), Officier de l’ordre national, Chevalier de l’ordre du mérite des Palmes académiques, Chevalier de l’ordre national dans son pays, Médaillé d’or de la Fondation René Cassin (Institut international des droits de l’homme de Strasbourg) et membre du jury d’agrégation (CAMES, 2025), Mes respects cher Maître : « La gloire est un effort constant », dit-on. Un profil atypique par rapport au « 59 » décriés au Sénégal. Pourquoi alors autant de complaintes et de frayeur ?

Comment sauver le programme ? Si le terme « recrutement » n’est pas compris pris au sens « connotatif » voire « péjoratif », ce programme aussi novateur pourrait être sauvé en Guinée. A la limite, il devrait inspirer les réformateurs des systèmes universitaires africains, jusque-là aux couleurs des savoirs occidentaux qu’ils continuent à servir.

A titre d’illustration, combien « gagnerait » – scientifiquement – un Professeur d’Agroforesterie et son pays le Sénégal en étudiant les merveilles de la forêt guinéenne ? Combien « gagnerait – également scientifiquement – un Professeur de Physique et son pays le Sénégal en explorant le sous-sol guinéen attenant aux filons d’or de la Région de Kédougou ? Combien « gagnerait » toujours un Professeur en « Eau et Environnement » et son pays le Sénégal en analysant un des « réservoirs d’eau » de l’Afrique de l’Ouest (le Fleuve Sénégal qui va jusqu’à Saint-Louis prend sa source dans les chutes du Fouta-Djalon en Guinée : un exemple de générosité de la nature. Mais décidément, quand il s’agit de l’« homme » : il parle ou conteste le contrat).

La meilleure des démarches serait alors d’ « encadrer » ou mieux de challenger le programme guinéen, tout en se rappelant que des Professeurs du Sénégal comptent à leurs actifs plus d’une trentaine d’années en Guinée, en pleine connaissance des Recteurs et des Ministres qui se sont succédé. Aujourd’hui, former les interventions dans le cadre d’un programme académique relève, me parait-il, du bon sens gouvernemental.

En contrepartie, même si le programme, dans son esprit, n’a pas pour vocation à doter la Guinée « d’enseignants sénégalais permanents » (parce que nommés et titularisés pour faire carrière dans Fonction publique guinéenne), mais juste des contractuels pour une durée déterminée, il est important de s’ajuster pour sauver le programme.

En tout état de cause, que cela s’appelait naguère « missions d’enseignement ou de recherche », « prestations » ou « consultances », « un contrat » écrit ou oral est toujours à la base. L’essentiel pour les Enseignants-Chercheurs sénégalais, c’est d’assurer loyalement leurs charges statutaires (enseignements, encadrement et publications), à savoir le « d’abord Sénégal ». Tout compte fait, les Professeurs savent ce qu’ils font, l’ont toujours fait et le feront toujours. Quelles que soient les contraintes qui seront dressées contre ce programme, les voies légales prospéreront pourvu que les mesures réactives soient tout aussi loyales.

J’ose espérer que les instructions adressées aux Recteurs sénégalais produiront des conclusions constructives et dignes de la générosité d’esprit et de l’universalisme qui sont l’essence même des Universités.

Par Meissa DIAKHATE

Agrégé de droit public

Enseignant-Chercheur à l’Université Cheikh Anta DIOP de Dakar

Intervenant à l’Université Général Lansana Conté Sonfonia-Conakry

3 Commentaires

  1. Pr Salif GAYE

    Une belle plaidoirie, la coopération est effectivement légitime, mais la double appartenance administrative — matricule au Sénégal et code FUGAS en Guinée — sans détachement formel, ne l’est pas. Oui à la mission académique, mais non au double statut.

    Réponse
  2. Mamadou Niang

    Merci sama Serigne.
    Merci Maître Meissa Diakhaté pour ces éclaircissements combien importants.
    Une Coopération interuniversitaire profitant l’Afrique d’abord et ses deux pays ensuite.
    Une Coopération qui sera enrichie par la Mère Nature commune aux deux pays.
    Avec les seules lignes écrites par le colon d’antan, ces pays qui ne font qu’un sur le plan social, culturel, cultuel et même ethnique.
    Cette Coopération basée sur un contrat bien ficelée ressemblerait à secourir la maison voisine surprise par un incendie.
    Osons savoir une chose: l’ un des leviers du développement de l’Afrique s’appuie sur la réduction de la facture numérique et votre noble Coopération en est un.
    Merci sama Serigne.
    Merci Maître.
    Votre frère, votre disciple
    Mamadou Niang

    Réponse
  3. saidou diaw

    Bien expliqué. C’est l’œil de l’expert. Merci Professeur

    Réponse

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