Le recyclage d’actifs au Sénégal : entre défis de gouvernance et opportunités de financement. Par Modou BEYE

Introduction :

Le Sénégal, dans son ambition de se projeter vers une prospérité durable, s’est doté d’une nouvelle feuille de route stratégique, la Vision Sénégal 2050, incarnée par un agenda national de transformation. Cette dynamique politique s’inscrit dans un contexte macroéconomique d’une gravité sans précédent, marqué par une crise de l’endettement et une pression budgétaire insoutenable. Les discours politiques récents, notamment ceux du nouveau pouvoir, ont mis en exergue une volonté de « rupture » et de « souveraineté », plaçant la restauration de l’équilibre des finances publiques au cœur de leurs priorités.

Les chiffres de la situation financière du pays sont particulièrement alarmants. Le ratio dette/PIB, qui a explosé au cours des dernières années, est estimé à un niveau de 119%, un fardeau colossal qui dépasse très largement les critères de viabilité de la dette et les normes de l’UEMOA. Parallèlement, le déficit budgétaire a atteint un taux de 12% du PIB, un déséquilibre qui signale une dépendance structurelle à l’endettement pour financer les dépenses de l’État. Ces indicateurs, couplés à une inflation galopante et à un service de la dette qui absorbe une part démesurée des recettes fiscales, imposent un impératif absolu de trouver des solutions de financement endogènes.

Face à cette réalité, le nouveau gouvernement a entrepris des actions concrètes. La mise en place d’un plan de redressement budgétaire et la conduite d’un audit sur la dette visent à évaluer l’étendue du fardeau et à en identifier les contours. Cette démarche a d’abord vu l’Inspection Générale des Finances (IGF) effectuer un audit, certifié par la Cour des Comptes, avant que le cabinet privé Forvis Mazars ne soit aujourd’hui commis pour une réévaluation plus approfondie. Cette initiative, qui s’inscrit dans les analyses d’économistes comme Jeffrey Sachs sur les impacts de la dette extérieure, démontre une volonté de transparence radicale pour établir une gestion saine et rigoureuse. Elle renforce l’idée que la résolution de la crise de la dette est la condition sine qua non de toute politique de développement future.

C’est dans cette perspective critique que la monétisation des actifs publics, sous le prisme du recyclage d’actifs, a été évoquée. Cette stratégie promet de transformer le patrimoine de l’État en capital liquide, offrant un espoir de financement sans alourdir un endettement déjà insupportable. L’enjeu est donc de savoir comment le faire de manière à garantir une souveraineté durable, une transparence totale et un bénéfice réel pour la nation. Il ne s’agit plus d’une simple option financière, mais d’une composante essentielle du plan de redressement pour retrouver l’autonomie budgétaire et préparer la richesse future que promettent les gisements de pétrole et de gaz.

1. Le recyclage d’actifs : un levier financier controversé

1.1. Théorie et pratique

Le recyclage d’actifs est un paradigme de politique publique qui s’appuie sur la théorie du financement de l’État par la monétisation d’actifs non liquides. Il consiste à extraire de la valeur d’un bien existant et mature pour réaffecter les fonds ainsi générés au financement de nouveaux projets. Au lieu d’attendre les revenus sur le long terme, l’État monétise la valeur de l’actif pour obtenir un capital immédiat.

La méthode peut se concrétiser de deux manières principales :

  • La vente (cession de propriété) : L’État vend purement et simplement tout ou une partie de l’actif.
  • La concession (bail à long terme) : L’État conserve la propriété juridique du bien mais en cède l’exploitation à un partenaire privé pour une longue période. En échange de ce droit d’exploitation exclusif, l’État reçoit un versement initial substantiel.

L’exemple le plus souvent cité au Sénégal est la monétisation du patrimoine bâti de l’État géré par la SOGEPA. Dans ce cadre, l’État envisage d’accorder des baux à construction, à réhabilitation ou emphytéotiques, avec une durée qui, selon les indications ou les pistes actuellement évoquées, pourrait avoisiner les 25 ans.

Les promoteurs privés investiraient dans la rénovation ou le développement des biens, tandis que l’État encaisserait une somme d’argent conséquente pour financer d’autres projets.

1.2. Risques et défis de l’approche : Une distinction cruciale

Si le recyclage d’actifs est séduisant, il n’est pas sans risques. La nature de ces risques dépend directement de la méthode choisie par l’État : une vente pure et simple ou une concession à long terme.

  • En cas de vente totale (cession de 100 % de l’actif)
    • Perte totale de souveraineté et de contrôle : C’est le risque le plus radical. L’État perd tout pouvoir de décision sur la gestion de l’actif, ainsi que les revenus futurs qui y sont liés. Il ne peut plus, par exemple, fixer les tarifs ou orienter la politique de développement de cet actif pour servir l’intérêt public.
    • Risque de sous-évaluation : En raison de l’asymétrie de l’information, l’État peut ne pas connaître la valeur réelle à long terme d’un bien. Une vente hâtive peut se traduire par une perte financière colossale pour la nation si l’actif prend une valeur exponentielle.
    • Monopole privé : L’acquéreur peut se retrouver en situation de monopole, ce qui peut entraîner une augmentation des prix et une dégradation de la qualité des services pour les usagers, sans que l’État ne puisse intervenir de manière directe.
  • En cas de vente partielle (cession d’une participation minoritaire ou majoritaire)
    • Perte de contrôle sans perte de la souveraineté : L’État peut conserver une participation minoritaire, ce qui lui permet d’avoir un siège au conseil d’administration et d’accéder à l’information. Cependant, il perd son pouvoir décisionnel si sa participation est inférieure à 50 %. Il devient un actionnaire passif, bénéficiant des dividendes mais n’ayant plus de pouvoir de direction.
    • Risque de dilution : Avec le temps, si l’État n’investit pas dans les augmentations de capital futures, sa participation peut se diluer, réduisant encore plus son influence.
    • Dilemme stratégique : La vente partielle peut être un bon compromis pour monétiser une partie de la valeur tout en gardant un lien avec l’actif. Mais elle expose l’État au risque de ne plus pouvoir imposer sa volonté sur la gestion du bien.
  • En cas de conservation de la propriété (baux ou concessions)
    • Le coût du risque pour l’État : Les investisseurs perçoivent un risque plus élevé car ils ne deviennent pas propriétaires. Pour compenser ce risque politique, juridique et de non-renouvellement du contrat, ils exigent une prime de risque plus importante. Cela se traduit pour l’État par un coût financier plus élevé ou la nécessité de fournir des garanties qui peuvent peser sur le budget national.
    • Risque de litige : L’État et l’investisseur sont liés par un contrat de longue durée, et des désaccords sur les termes (tarification, obligations d’entretien) peuvent entraîner des litiges coûteux et complexes. L’État doit être doté d’une expertise juridique et de gestion pour défendre ses intérêts.
    • Perte de flexibilité politique : Même en conservant la propriété, l’État perd une partie de sa marge de manœuvre. S’il a garanti des revenus minimums à l’investisseur d’un bail, il ne pourra pas, par exemple, baisser les prix en période de crise économique sans risquer une compensation financière.
  • Défi socioculturel : La culture sénégalaise, a une forte propension à la propriété. Un bail de 25 ans, bien que de courte durée, peut être vu par une partie de la population comme une forme de dépossession. La distinction entre propriété et exploitation est difficile à faire valoir. De plus, une méfiance historique envers les grandes opérations financières de l’État peut faire passer le recyclage d’actifs pour une vente au rabais, minant ainsi la légitimité du projet.

1.3. L’évaluation de la valeur des actifs : entre expertise publique et indépendance

Le risque de sous-évaluation, mentionné en cas de vente d’un actif, ne doit pas être sous-estimé. Une évaluation imprécise pourrait se traduire par des pertes financières colossales pour l’État. Pour garantir une monétisation équitable et transparente, il est impératif de mettre en place une méthodologie d’évaluation rigoureuse en amont de toute opération.

Mobilisation de l’expertise publique : L’État dispose d’entités techniques compétentes, comme la Direction Générale des Impôts et des Domaines (DGID) pour l’évaluation des immeubles. L’utilisation de cette expertise interne permettrait de réaliser une première estimation des actifs à un coût maîtrisé et de capitaliser sur la connaissance du patrimoine de l’État. Cette démarche est d’autant plus pertinente pour des actifs non stratégiques ou de valeur modérée.

L’impératif d’une évaluation indépendante : Pour les actifs stratégiques ou de grande valeur, dont la monétisation est susceptible de générer d’importants revenus futurs (comme les infrastructures ou les ressources naturelles), il serait judicieux de ne pas s’appuyer uniquement sur une évaluation interne. Le recours à des cabinets d’audit privés et indépendants est crucial pour plusieurs raisons :

  • Gouvernance et crédibilité : Une évaluation réalisée par un acteur externe et impartial renforce la crédibilité du processus et rassure les partenaires et investisseurs potentiels.
  • Prévention des conflits d’intérêts : Une évaluation interne pourrait être perçue comme un manque d’indépendance, ce qui pourrait alimenter les suspicions de la population et les accusations de favoritisme.
  • Transparence et contrôle : Un audit indépendant permet de confronter l’évaluation interne à une expertise externe et de rendre le processus plus transparent.

Synthèse et proposition : La voie la plus prudente consisterait en une approche hybride :

  1. Utiliser les services de la DGID, de la SOGEPA ou de toute autre administration interne pertinente pour une pré-évaluation technique des actifs.
  2. Solliciter un audit externe et indépendant pour valider cette évaluation, notamment pour les actifs à fort enjeu.

Cette double approche permettrait de minimiser les coûts tout en garantissant la transparence, la crédibilité et l’indépendance du processus. C’est en faisant preuve d’une gouvernance irréprochable que l’État pourra rassurer la population et s’assurer que la monétisation de ses actifs serve l’intérêt général.

2. La titrisation d’actifs : une alternative stratégique

Face aux risques inhérents au recyclage d’actifs, notamment la perte de propriété ou de contrôle sur les biens de l’État, la titrisation d’actifs se présente comme une alternative plus stratégique pour le Sénégal. Ce mécanisme permet de générer des fonds significatifs sans pour autant céder la propriété ou le contrôle de l’actif sous-jacent.

2.1. Définition et logique économique

La titrisation est un mécanisme de financement sophistiqué qui a pour objectif de transformer les flux de revenus futurs d’un actif en titres financiers liquides. Le processus se déroule comme suit :

  • L’État, par l’intermédiaire d’une entité juridique spéciale (SPV – Special Purpose Vehicle), créée spécifiquement à cet effet, émet des obligations sur les marchés de capitaux. Le rôle du SPV est fondamental : il s’agit d’une entité indépendante, souvent à but unique, dont la fonction première est d’isoler les actifs titrisés du bilan de l’État. Cette « mise à l’abri » (ou bankruptcy remoteness) protège les investisseurs en cas de difficultés financières de l’État, car les actifs et leurs flux de revenus sont dédiés au remboursement des obligations émises, sans pouvoir être affectés par d’autres dettes ou problèmes financiers de l’État.
  • Ces obligations sont adossées aux revenus futurs que l’actif est censé générer.
  • Les investisseurs achètent ces titres, en contrepartie des revenus à venir, permettant à l’État de recevoir immédiatement des liquidités.
  • Un avantage crucial est que le bien demeure la propriété de l’État, qui en conserve la gestion et le contrôle.
  • La logique économique sous-jacente à la titrisation repose sur la théorie du rendement actualisé, qui évalue la valeur de l’actif en fonction de ses flux de revenus futurs projetés. Cela signifie que le capital est levé sur la base de la prévisibilité et de la certitude des recettes attendues. Concrètement, la valeur actuelle d’un actif titrisé est déterminée par la somme de tous les revenus futurs qu’il devrait générer, ramenés à leur valeur présente en tenant compte du temps et du risque.

2.2. Avantages et risques pour le Sénégal

La titrisation est particulièrement adaptée aux actifs stratégiques générant des revenus prévisibles, offrant des avantages significatifs tout en comportant des risques qu’il convient de gérer rigoureusement.

  • Avantages Stratégiques :
  • Maintien de la Souveraineté et du Contrôle : C’est l’atout majeur de la titrisation. Contrairement à la vente totale d’un actif qui entraîne une perte radicale de souveraineté et de revenus futurs, ou aux cessions partielles qui réduisent le pouvoir décisionnel de l’État, la titrisation permet à l’État de lever des milliards de francs CFA pour financer des projets d’investissement, tout en gardant une maîtrise totale sur la gestion et la tarification de ces actifs. Pour le Sénégal, cela signifie, par exemple, la possibilité de titriser une partie des futures redevances de l’exploitation pétrolière et gazière, ou les recettes des péages autoroutiers, sans céder la propriété des gisements ou des infrastructures. Cette approche soutient directement l’objectif de « préparer la richesse future que promettent les gisements de pétrole et de gaz ».
  • Mobilisation immédiate de Capital et Financement de projets clés : La titrisation offre une solution pour obtenir des liquidités immédiates face à la « crise de l’endettement et une pression budgétaire insoutenable », et permet de financer « des projets d’investissement ». C’est un levier financier qui transforme le patrimoine en capital liquide, sans alourdir directement la dette publique existante.
  • Adaptabilité aux actifs clés à fort potentiel : Cette méthode est idéale pour les actifs stratégiques à fort enjeu et à revenus prévisibles, garantissant que les bénéfices de ces opérations « servent réellement l’intérêt général ». Les actifs comme les gisements pétroliers/gaziers et les autoroutes à péage sont des exemples pertinents car ils sont censés générer des flux de revenus stables et significatifs sur le long terme.
  • Risques Financiers et Défis de Gouvernance :
  • Risque de Surendettement Déguisé et Précision des Prévisions : Le principal risque de la titrisation est d’ordre financier. Si l’État titrise une part trop importante de ses revenus futurs ou si les recettes réelles s’avèrent inférieures aux prévisions initiales, il pourrait se retrouver dans une situation de « surendettement déguisé ». Cela peut survenir si les projections de revenus sont basées sur des hypothèses trop optimistes (prix des matières premières, volume de trafic), si la demande pour le service (ex: péages) diminue drastiquement, ou si des événements imprévus (crises économiques, changements réglementaires) affectent la performance de l’actif sous-jacent . Dans ce cas, l’État serait contraint d’honorer ses engagements envers les investisseurs, ce qui aurait un impact direct et potentiellement lourd sur le budget national.
  • Nécessité d’un Cadre Légal Robuste et Spécifique : Pour encadrer ce mécanisme complexe, la création d’une loi spécifique sur la titrisation d’actifs est essentielle. Cette loi devrait non seulement définir les types d’actifs éligibles et les modalités de constitution des SPV, mais aussi préciser les droits et obligations des parties (État, SPV, investisseurs), les procédures en cas de défaut ou de sous-performance des actifs, et les mécanismes de supervision pour assurer la conformité. De plus, le cadre juridique du FONSIS pourrait être adapté pour gérer les revenus issus de la titrisation, assurant ainsi une « gestion transparente et stratégique » et s’alignant sur les meilleurs standards.
  • Exigence de Gouvernance Irréprochable et de Transparence Accrue : Comme pour toute opération de monétisation d’actifs, la réussite de la titrisation dépend fondamentalement d’une gouvernance irréprochable et d’une transparence totale.

3. Participation du secteur privé national : avantages et risques

La monétisation des actifs publics peut être un levier puissant pour le développement économique du Sénégal en impliquant activement les entreprises locales. Cette approche doit être soigneusement équilibrée pour maximiser les bénéfices tout en gérant les risques inhérents.

3.1. Avantages Stratégiques et Socio-économiques

Ils sont de 3 ordres :

  • Développement de l’économie locale et renforcement des capacités nationales : Réserver une partie significative des opérations de monétisation aux entreprises nationales pourrait stimuler la croissance du secteur privé local en lui offrant des opportunités de contrats et de partenariats. Cela favorise non seulement la création d’emplois directs et indirects, mais aussi le développement d’une expertise nationale dans des domaines complexes comme la gestion d’infrastructures ou l’exploitation de ressources. Ces projets peuvent servir de catalyseur pour des transferts de technologie, des programmes de formation professionnelle et la montée en compétence des acteurs locaux, générant ainsi un effet multiplicateur sur l’ensemble de l’économie. Cela s’inscrit dans une logique de création de « contenu local » qui vise à maximiser la valeur ajoutée au sein du pays.
  • Réduction de la dépendance et renforcement de la souveraineté économique : En favorisant les entreprises nationales, le Sénégal pourrait réduire sa dépendance vis-à-vis des acteurs étrangers. Cette démarche est cruciale pour préserver la souveraineté économique du pays, un objectif mis en exergue par les discours politiques récents. Une moindre dépendance signifie une meilleure maîtrise des décisions stratégiques, une réduction des sorties de capitaux et une protection contre les chocs externes ou les pressions géopolitiques qui pourraient affecter des actifs clés sous contrôle étranger.
  • Soutien populaire et légitimité des projets : Une politique qui favorise le secteur privé national serait généralement bien accueillie par la population. Elle renforce la légitimité des projets de monétisation d’actifs et contribue à créer un consensus social. Le public est souvent plus enclin à soutenir des initiatives lorsqu’il perçoit que les bénéfices (emplois, expertise, revenus) restent au sein du pays et contribuent directement au développement national, plutôt que de profiter principalement à des entités étrangères. Cela peut apaiser les inquiétudes liées à une « vente au rabais » ou à une « dépossession » potentielle, comme mentionné précédemment .

3.2. Risques Financiers et Défis de Gouvernance

Il s’agit de 3 sortes de risques en principe :

  • Risque de conflit avec les principes de bonne gouvernance et de transparence : Le principal écueil réside dans la tentation du favoritisme. Un processus de sélection opaque ou non compétitif, où des entreprises nationales sont privilégiées sans justification claire ou sans appel d’offres rigoureux, pourrait être perçu comme un manque de transparence et nuire aux principes de bonne gouvernance prônés par le gouvernement. Cela peut entraîner des accusations de corruption, de népotisme et affaiblir la confiance des citoyens et des investisseurs, compromettant la légitimité des opérations. Pour l’éviter, la mise en place de processus de sélection clairs, équitables et publics est impérative.
  • Risque accru de sous-évaluation des actifs : Un processus de sélection non compétitif, souvent lié au favoritisme, augmente considérablement le risque de sous-évaluation des actifs. Lorsque l’État ne sollicite pas une concurrence large et transparente entre plusieurs soumissionnaires (nationaux et internationaux), il peut ne pas obtenir le prix réel du marché pour ses actifs, entraînant une perte financière significative pour l’État. Ceci souligne l’importance capitale d’une évaluation rigoureuse et indépendante des actifs, comme évoqué précédemment (section 1.3), idéalement par une approche hybride combinant l’expertise publique et des audits externes indépendants, surtout pour les actifs stratégiques et de grande valeur.
  • Manque potentiel de compétitivité, d’expertise et de ressources : Les entreprises locales pourraient, dans certains cas, ne pas disposer de l’expertise technique, des ressources financières ou de l’expérience nécessaire pour gérer des actifs complexes de grande envergure. Cela pourrait potentiellement compromettre la qualité des services fournis, la performance des projets, et même la viabilité financière de l’opération si les entreprises nationales ne sont pas en mesure d’optimiser la valeur des actifs titrisés ou recyclés. Pour atténuer ce risque, des solutions peuvent être envisagées :

    ◦ Encourager les partenariats stratégiques : Favoriser les coentreprises (joint-ventures) entre entreprises nationales et partenaires internationaux ayant une expertise avérée, en s’assurant que le transfert de compétences et de technologies bénéficie aux entités locales.

    ◦ Renforcer les capacités : Mettre en place des programmes de renforcement des capacités pour les entreprises locales, incluant des formations techniques, managériales et financières.

    ◦ Sélection progressive : Commencer par impliquer le secteur privé national sur des actifs moins complexes ou des phases initiales de projets avant de les engager sur des opérations de plus grande envergure.

En somme, l’implication du secteur privé national est une composante essentielle d’une stratégie de monétisation réussie et socialement acceptable au Sénégal. Toutefois, pour garantir que cette participation serve réellement l’intérêt général et ne se transforme pas en source de vulnérabilité, elle doit être encadrée par des règles strictes de transparence, de concurrence et d’évaluation, complétées par des initiatives de renforcement des capacités locales.

4. Le cadre légal et réglementaire : un pilier de la gouvernance

Un cadre juridique robuste et une régulation indépendante sont des conditions sine qua non pour le succès de la monétisation des actifs.

4.1. Le cadre légal : les lois de référence

La monétisation du patrimoine de l’État s’appuie sur plusieurs lois clés. Le Code du Domaine de l’État est la pierre angulaire pour la gestion foncière et immobilière. Le Code de la Construction régit des mécanismes essentiels comme le bail à construction, un outil pertinent pour la rénovation. Enfin, la loi sur les Partenariats Public-Privé (PPP) (Loi n° 2021-23 du 2 mars 2021) encadre les concessions.

4.2. Le cadre réglementaire : les décrets d’application

Le cadre réglementaire donne vie à ces lois. Il se compose de décrets, d’arrêtés et de règlements qui définissent les procédures et les règles spécifiques. Pour la monétisation des actifs, ces textes réglementaires doivent :

  • détailler les procédures de valorisation : Comment la DGID réalise-t-elle ses estimations ? Comment les audits externes sont-ils encadrés ?
  • préciser les modalités de mise en œuvre des baux à construction et des concessions.
  • définir les règles de gouvernance des fonds issus de la monétisation.

4.3. Nouveaux textes et adaptations nécessaires

Pour encadrer les opérations complexes, des modifications pourraient être nécessaires.

  • Lois spécifiques : La création d’une loi sur la titrisation d’actifs serait essentielle pour encadrer ce mécanisme complexe.
  • Adaptation des textes existants : Le cadre juridique du FONSIS pourrait être adapté pour gérer les revenus de la titrisation et du recyclage d’actifs, garantissant une gestion transparente et stratégique.
  • Transparence et contrôle : Le rôle des institutions comme la Cour des Comptes doit être renforcé par des textes réglementaires qui détaillent les modalités d’audit des contrats de monétisation.

5. Vers une stratégie équilibrée et durable

La voie la plus prudente pour le Sénégal serait d’adopter une stratégie de monétisation hybride et équilibrée.

  • Recyclage sélectif : Utiliser le recyclage d’actifs pour le patrimoine immobilier non stratégique de la SOGEPA, notamment via des baux de 25 ans. Cette approche, bien gérée, permettrait de mobiliser des fonds sans compromettre des infrastructures vitales.
  • Titrisation pour les actifs stratégiques : Réserver la titrisation pour les revenus futurs des ressources naturelles et des infrastructures clés. Cette méthode permet de concilier l’impératif de financement avec la préservation de la souveraineté économique.
  • Renforcement de la gouvernance : Toute stratégie de monétisation doit être accompagnée d’un cadre légal robuste, de la transparence totale des transactions et d’une régulation indépendante. C’est le prix à payer pour rassurer les investisseurs, éviter la spéculation et, surtout, garantir que les bénéfices de ces opérations servent réellement l’intérêt général.

Conclusion

Le Sénégal dispose d’atouts précieux qui peuvent être mis à contribution pour financer son développement. En faisant le bon équilibre entre le recyclage sélectif et la titrisation stratégique, le pays peut trouver le juste équilibre entre l’urgence financière et la vision de long terme. Cette mobilisation de capital, notamment par le recyclage d’actifs non stratégiques et la titrisation des revenus futurs des ressources clés, ne doit pas seulement servir à résorber la dette, mais à poser les jalons d’une prospérité durable en orientant ces fonds vers des investissements stratégiques. Cela inclut prioritairement le développement du capital humain, à travers des investissements massifs dans l’éducation et la formation professionnelle, ainsi que le renforcement des infrastructures socio-économiques non directement monétisables (santé, eau, assainissement) et le soutien à l’industrialisation et à la diversification de l’économie nationale.

Pour assurer que ces opérations bénéficient concrètement à l’ensemble de la population et construire un consensus social indispensable, il est impératif d’établir des mécanismes de redistribution clairs. La législation sénégalaise, notamment à travers la loi portant encadrement et gestion des recettes d’hydrocarbures, a déjà posé des bases solides dans cette direction. Elle prévoit spécifiquement que 10% des recettes d’hydrocarbures doivent alimenter un fonds intergénérationnel, géré par le FONSIS, ce qui corrobore la vision d’une gestion transparente. Les 90% restants alimentent le budget de l’État, dont l’affectation prioritaire à des investissements structurants est essentielle pour le développement du capital humain et des infrastructures . De plus, l’existence d’un fonds de stabilisation, alimenté par l’écart entre les recettes structurelles et réelles, renforce la capacité du pays à gérer la volatilité des revenus et à assurer une gestion saine et rigoureuse des finances publiques. Ces mécanismes légaux, complétés par le financement de programmes ciblés de réduction de la pauvreté et d’inclusion sociale, démontreraient un impact direct et tangible sur le quotidien des citoyens.

La réussite de cette stratégie dépendra fondamentalement de la capacité de l’État à faire preuve d’une gouvernance irréprochable et d’une pédagogie constante. Cela implique un renforcement significatif des capacités institutionnelles et humaines de l’administration publique, notamment par des programmes de formation spécialisée pour les cadres dans la négociation de contrats complexes, la finance structurée (comme la titrisation), et l’évaluation d’actifs. Il est également crucial de renforcer ou de créer des unités dédiées au sein des ministères et entités concernées, dotées des ressources techniques nécessaires pour la veille stratégique et le suivi rigoureux. L’utilisation proactive de la technologie pour améliorer la transparence des processus d’évaluation et de contractualisation sera un atout majeur.

C’est à travers une gouvernance rigoureuse, transparente et axée sur les bénéfices réels pour la nation que la monétisation des actifs sera perçue comme un levier de souveraineté et non comme un abandon, incarnant ainsi la véritable solution pour l’avenir économique du Sénégal.

Par Modou BEYE

Inspecteur du Trésor

Directeur des finances et de la comptabilité de la SAFRU SA

3 Commentaires

  1. TALLA SENE

    Merci pour les informations.

    Réponse
  2. Baye ndame beye

    Bien énumérées
    Explications clair
    Force à toi frère le gars Intingre

    Réponse
  3. Moussa diallo

    Un grand merci pour cet article très éclairant. La façon dont vous connectez ces différents points est particulièrement pertinente, et cela apporte une perspective vraiment nouvelle et enrichissante sur le sujet. J’apprécie la clarté et la solidité de votre analyse.

    Réponse

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